Goodyear : chronologie d’un conflit social inédit

Le 12 janvier 2012, le tribunal correctionnel d’Amiens annonce de la prison ferme aux syndicalistes accusés d’avoir séquestré des dirigeants de Goodyear durant la période de manifestation ouvrière. Si l’appel a assoupli les peines vers du sursis, les ex-ouvriers se sont néanmoins pourvu en cassation. Pour eux, rien ne justifiait la fermeture de l’usine amiénoise en 2013 et les négociations pour des départs volontaires n’aboutissaient pas. Retour sur un conflit qui a commencé il y a dix ans.

Les prémices d’un conflit

Après avoir supprimé plus de 5 000 emplois en 2003 et 2004 et frôlé la faillite, Goodyear retrouve fin 2004 des bénéfices. Mais si outre-Atlantique l’année 2005 est marquée par un plan social sur 5 ans prévoyant fermetures d’usines, suppressions d’emplois et refinancement de ses dettes, l’Europe semble épargnée par ces mesures drastiques. 1 500 emplois sont de nouveaux supprimés la même année en Amérique. Les années se suivent et se ressemblent : en 2006, le groupe met fin à sa production de pneus au Royaume-Uni et réduit ses coûts sur l’ensemble du monde. Si les fermetures d’usines à Washington et au Texas lui permettant de réaliser 50 millions d’euros d’économies par an, la contestation aux Etats-Unis et au Canada amplifie. Pourtant, alors que la Commission Européen offre 3 millions d’euros pour développer un nouveau pneu, Goodyear continue ses plans de suppression d’emplois.

2007-2009. Les débuts du mouvement social

Le 3 avril 2007, la direction de Goodyear propose un projet de réorganisation du travail dans les usines d’Amiens-Nord et sud, ainsi que pour sa filiale Dunlop. Cependant, cela aurait pour conséquence la suppression de 500 emplois sur trois ans par le biais de non-remplacement des départs à la retraite et la mise en place de préretraite, ainsi que la diminution du recours à l’intérim. Le nouveau projet prévoit également le passage à un nouveau temps de travail, sous la forme du 4×8, remettant en cause l’accord signé en 2000 permettant le passage de 39 à 35h de travail hebdomadaire. Parallèlement, le groupe s’engage néanmoins à investir 52 millions d’euros pour moderniser les équipements. Le groupe est alors le plus gros employeur de Picardie avec 1 600 personnes.

Juin fût marqué par le premier mouvement de grève à Amiens, mouvement très suivi sur trois jours, contre le projet. Si le référendum prévu en septembre n’a pu se tenir, fin octobre, les salariés s’opposent à 65% contre le projet de réorganisation. Le débat se crispe en janvier 2008 quand la direction annonce la suppression de centaines d’emplois en cas de non-accord sur le plan des 4×8. Trois syndicats acceptent en mars le passage aux 4×8 pour l’usine Dunlop en échange d’une pérennisation du site sur 5 ans mais aucun accord commun n’est conclu et à pour conséquence la division des syndicats entre les deux usines. Les ouvriers renouvellent la grève. Un an après l’exposition du projet de réorganisation, la direction de Goodyear annonce un plan social prévoyant la suppression de 400 emplois à Amiens-Nord (avec licenciement) et la réduction de 38% de la production journalière si aucun accord est signé.

Malgré les divergences, un nouveau référendum est organisé en juin et les salariés de Dunlop et Goodyear votent la nouvelle organisation en 4×8. A l’appel des syndicats, le site de l’usine est bloqué par une grève. Plusieurs plaintes ont été déposé suite à des attaques physiques et des destructions de biens. Mais la CGT, alors syndicat majoritaire, est dissoute pour avoir signé l’accord sur le passage aux 4×8 à Dunlop de mars alors que le personnel s’était opposé au projet. L’emploi est cependant sauvé. Le 18 novembre 2008, le tribunal de Nanterre interdit à Goodyear de mettre en oeuvre le plan social prévu en avril pour n’avoir pas respecté les procédures légales.

Le 18 février 2009, le groupe américain annonce 5000 suppressions d’emplois supplémentaires des 4000 déjà réalisées et le gel des salaires après de grosses pertes financières. Par ailleurs, Goodyear gagne en appel du jugement de novembre 2008. Retiré suite aux actions en justice, le précédent plan social est actualisé en mai 2009 pour atteindre 820 licenciements sur les 1 400 postes de l’usine, du fait d’une surcapacité de production liée à la crise du secteur automobile. Les ouvriers sont contraints au chômage partiel une semaine par mois.

2010-2012. Le temps des faux espoirs

A l’été 2009, les ouvriers de Goodyear bloquent totalement l’entrée de l’usine. La grève enfle et les salariés sont rejoints par ceux de l’usine Continental. Rapidement, pneus et palettes sont en feu. Durant plusieurs jours, les grévistes bloqueront l’accès au site et iront même à s’inviter au comité central d’entreprise. En août, plusieurs décisions de justice suspendent le plan social de l’usine au motif d’informations trop incomplètes pour Titan, un groupe américain qui affirme être intéressé pour reprendre l’activité. A la demande du TGI de Nanterre, une médiation est mis en place entre la direction du groupe et la CGT.

Titan lance fin 2010 une offre d’achat pour les activités européennes de fabrications des pneus agricoles de Goodyear. Il s’engage à maintenir plus de 500 emplois à Amiens-nord pour deux ans minimums et d’investir 5,5 millions de dollars dès la première année d’exploitation. L’offre semblait intéressante : après avoir racheté les parts de Goodyear en Amérique, Titan voulait s’implanter en Europe et la position de Goodyear était idéale, à l’exception de l’activité de pneumatique touristique.

Mais en décembre 2011, Titan jette l’éponge après une opposition vive de la CGT au rachat de l’usine. Poussé par les pouvoirs publics, le groupe américain revient sur la table des négocations début 2012. Le site compte à cette date 537 postes dans l’activité du pneus agricoles (ce qui intéresse Titan) et 817 dans celui du pneus touristique, que Goodyear veut fermer car pas assez rentable.

Le 6 juin 2012, la direction de Goodyear annonce l’abandon des licenciements sur le site d’Amiens-nord et privilégie un plan de départs volontaires. Problème, dès septembre, le groupe américain fait machine arrière et renonce à son plan de départs volontaires, faute d’accord avec les syndicats. Les négociations avec Titan échouent.

2013. L’annonce de l’arrêt définitif de l’activité

Le 31 janvier 2013, lors d’un comité central d’entreprise, la direction de Goodyear Dunlop Tires France annonce la fermeture totale de l’usine d’Amiens-nord au plus tard fin 2014. 1 173 salariés risquent de perdre leur emploi. De nombreuses divisons ont alors lieu au sein des syndicats qui se rejettent la responsabilité de l’échec cuisant. Les politiques semblent impuissants face à la situation. Des centaines de manifestants se regroupent devant le siège de Goodyear dans les Hautes-de-Seine mais le mouvement a rapidement dégénéré. Une polémique enfle fin février après que le PDG de Titan est qualifié les salariés de l’usine de « soi-disant ouvriers ne travaillent que trois heures » et renonçant une nouvelle fois à reprendre une partie de l’usine. La CGT propose de reprendre l’usine sous la forme de SCOP mais l’idée est rejetée par la direction.

Mais c’est durant le mois de mars 2013 que la contestation atteint une première fois son paroxysme : de nombreux manifestants et policiers sont blessés après de violents affrontements devant le siège du groupe alors qu’un nouveau comité central d’entreprise se tenait. La CGT décide alors d’occuper l’usine. La justice est saisie suite aux violences et six personnes sont mises en garde à vue. Fin mars, la CGT annonce que le gouvernement cherche un repreneur.

Si fin mai la direction de Goodyear France annonce l’échec dans les tentatives destinées à trouver un repreneur de l’usine, le gouvernement des mesures exemplaires d’accompagnements des salariés dans leur licenciement. Le 20 juin, la justice rejette la demande de suspension du plan de sauvegarde de l’emploi présenté par le comité central d’entreprise de Goodyear et le syndicat CGT.

Bien que les échanges étaient tendus entre les syndicats et le PDG de Titan, ce dernier accepte de reprendre les négociations en octobre 2013. Mais celles-ci n’aboutissent pas, faute d’accord avec le syndicat CGT.

2014. La contestation se radicalise

Les ouvriers décident d’amplifier la contestation en bloquant avec plus de virulence l’accès à l’usine à la mi-novembre, suite à l’achèvement de la procédure d’information-consultation. Lundi 6 janvier 2014, le conflit est à son apogée avec la séquestration de deux dirigeants de l’usine Goodyear. Les salariés demandent de revenir à la table des négociations pour mettre en place un plan de départs volontaires, tel qu’établit en 2012. Goodyear porte plainte pour détention, séquestration, dégradations et vols le mercredi, après que deux de ses cadres ont été retenus deux jours. La CGT appelle à continuer d’occuper l’usine. Un nouveau médiateur est nommé en la personne du préfet de Picardie.

2015-2017. Fin du conflit et début des poursuites judiciaires

Réunis en assemblée générale, les salariés de l’usine de Goodyear approuvent le mercredi 22 janvier un accord de fin de conflit avec la direction, voté à l’unanimité. C’est la fin d’un conflit de 7 ans. L’accord prévoit la fin de l’occupation de l’usine en échange d’un versement d’une indemnité additionnelle aux salariés qui perdront leur emploi et l’abandon des poursuites contre eux. Cependant, un collectif formé allait contester devant les Prud’hommes l’absence de motif économique aux licenciements et un harcèlement moral.

Par ailleurs, plusieurs syndicalistes sont placés en garde à vue pour violences, dégradations et menaces. Relâchés, ils bénéficieront également d’un refus de licenciement par l’inspection du travail.

Cependant, aucun repreneur n’est intéressé par l’usine amiénoise. Longtemps approché, Titan renonce à une reprise de l’activité à cause de complications législatives. La CGT accuse le coup.

Début 2015, plusieurs ex-salariés ont été placé en garde à vue avant d’être relâchés. Les faits reprochés sont relatifs à des violences et aux actes de séquestration à l’encontre des deux dirigeants de Goodyear. Parallèlement, la justice a suspendu le démantèlement de l’usine en juin 2015 afin de laisser le temps aux syndicats d’envisager toutes les possibilités possibles pour reprendre l’activité.

Le 12 janvier 2016, huit anciens salariés sont condamnés par le tribunal correctionnel d’Amiens à deux ans de prison dont quinze mois de sursis assortis d’une mise à l’épreuve de cinq ans pour séquestration. C’est la première fois que des syndicalistes sont condamnés à des peines de prison. Les parties ont fait appel. On retrouve durant l’année 2016 « les Goodyears » dans plusieurs manifestations populaires, notamment contre la loi Travail, dite loi El Khomri.

Mi-octobre, le procès en appel a lieu. La prison ferme est mise à l’écart par le procureur qui demande uniquement du sursis. Mickaël Wamen ne cache néanmoins pas sa déception : il continue à demande sa relaxe, ainsi que celle de tous ces camarades. Le 11 janvier 2017, les juges d’appel rendent leur décision. Les peines prononcées sont, dans la continuité des réquisitions de 2016, nettement plus clémentes qu’en première instance : l’un est relaxé, mais les sept autres sont condamnés jusqu’à 12 mois de prison avec sursis pour violences en réunion. Ils ont décidé toutefois de se pourvoir en cassation. Plus de 600 anciens ouvriers n’ont pas encore aujourd’hui retrouvé de travail.

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